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  Bordeaux-Concarneau (27 juin – 1er juillet 2010) Stage n° 15 : Impressions

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Cécédille
Moussaillon timide


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Date d'inscription : 03/07/2010

MessageSujet: Bordeaux-Concarneau (27 juin – 1er juillet 2010) Stage n° 15 : Impressions    Mar 6 Juil 2010 - 19:31

Sur le Bélem, de Bordeaux à Concarneau (lundi 27 juin – jeudi 1er juillet 2010) Stage n° 15
___________________________

Lundi matin, à sept heures et demi, on me dépose en voiture devant le Bélem, amarré vers les Quinconces. Dans la littérature de voyage et de mer, le marin porte plutôt son sac sur l'épaule, puis le jette sur le pont avec soulagement, la passerelle franchie. Rédemption de courte durée, puisque, dans la suite du récit, la navigation est grosse de tous les possibles, des tempêtes monstrueuses aux canicules fatales.

Sur le Bélem, l'accueil est courtois, pour les stagiaires volontaires et contributeurs de la survie d'un monument national. Car il ne s'agit pas d'une croisière. Plutôt d'un rassemblement de passionnés de vieux gréements, prêt à mimer (d'assez loin) la rude vie des marins de la fin du siècle. Ainsi une compagnie russe de tourisme offre-t-elle aux amateurs de sensations fortes un séjour au goulag dans les conditions de l'époque !

Chacun est assigné à son poste, selon un règlement pointilleux qui ne laisse pas de temps au farniente de la croisière. Les consignes sont données à une quarantaine de stagiaires de tous âges, provenances et conditions (médecins, architectes, retraité de la SNCF, mais aussi marin-pêcheur à l'ile d'Yeu, ou mareyeur à Marennes Oléron), tous fervents de voile, comme l'équipage, jeune et enthousiaste pour faire évoluer la relique, comme échappée d'une peinture ancienne. Car le Bélem, fier de ses trois mâts et de ses 24 voiles, est devenu une vedette, mondialement connue et toujours en représentation. Ses ronds dans l'eau sont ses autographes.

La descente de la Garonne sur un grand voilier était attendue comme un grand moment de nostalgie, à la manière de Jean De La Ville (« ...J'ai tant de grands départs inassouvis en moi... »). Bourdonnant d'activités, l'équipage et les stagiaires s'affairent à hisser les voiles pour un départ en majesté depuis le Port de la Lune. Ce qui prend un certain temps, vu l'inexpérience et la maladresse des nouveaux venus. Pas le temps - ni le courage – de baisser la toile, comme le voudrait l'usage et l'étymologie, devant le château de Beychevelles, à peine aperçu...

Les îles de la Garonne défilent comme à la parade, au garde à vous, au milieu du fleuve. Bientôt le Bélem, plutôt porté par le jusant et ses deux moteurs diesel IVECO de 300 chevaux que par ses voiles, s'engage dans l'estuaire, avant-goût assez réaliste du grand large, sur lequel veille la sentinelle de Cordouan. Le temps est calme et l'air fraichit, reléguant la canicule aux confins des rangs de vignes. Chatouillée par d'innombrables bancs de sable, la mer ondule joyeusement et une houle inattendue fait bondir le vieux trois mâts pour quelques entrechats avant le grand élan.

Encore faut-il que les vents y consentent, car le vieux-beau a ses exigences : des vents portant ou de travers. Des allures petit et grand largue, mais point d'allure au près, auxquelles ses voiles carrées se refusent. Il faudrait changer notre destination pour Bilbao ou Santander, mais le rendez vous d'arrivée est Concarneau, port de mer qui entend rester au nord de Bordeaux, contre vents et marées... Ainsi, passé le port du Verdon, le Bélem s'engage-t-il résolument vers le sud puis vers l'Amérique. Départ en trompe l'œil : il n'est plus temps d'aller chercher des fèves de cacao pour le chocolat Meunier, mais de retrouver, le jeudi premier juillet, l'autocar de 17h 50, de Concarneau à Rosporden. Dans cette adversité, le moteur nous y aidera.

La houle qui fait balancer le bateau, fait aussi lever une sorte de nausée diffuse et lénifiante, qui donne une saveur amère à toutes les activités, aussi intéressantes soit-elles. Le descriptif du système complexe de la voilure, avec ses drisses, écoutes, cargues, drailles, est un casse tête et décourage l'effort de mémoire, malgré le pittoresque des noms de voiles les plus haut perchées (perroquets, cacatois petits et grands) auxquelles est venue se comparer une modeste tourterelle, fatiguée de son vol en mer et perchée sur un cordage au milieu de ce bestiaire de toile, indifférente aux manœuvres de la voilure.

Le principe de précaution provoque des rassemblements inopinés, à grand coups de sirène d'alarme, pour une répétition de la procédure d'abandon du navire, alors qu'un examen attentif des alentours ne permet pas d'identifier l'iceberg ou autre objet de nature à transformer le trois mâts barque en épave historique.

Une présentation « powerpoint », inattendue dans la pratique de la marine à voile à l'ancienne, retrace l'histoire étonnante du Bélem qui a survécu successivement à l'incendie de la paillasse de sa cargaison de mulets, à l'abordage d'un cargo, à l'éruption de la montagne Pelée (son commandant, incommodé par les fumées, et l'encombrement de la rade, ayant préféré jeter l'ancre de l'autre coté de l'île, le jour funeste), au tremblement de terre de Yokohama où le Bélem aurait dû être submergé par un tsunami si son propriétaire irlandais (le Guinness de la bière et pas encore celui du livre des records) n'avait préféré s'attarder en famille dans les îles tropicales plutôt que d'honorer son rendez-vous de radoub. Si l'on ajoute qu'il est sorti indemne des bombardements allemands qui visaient et coulèrent ses congénères réfugiés dans l'ile de Wight, on mesure le caractère assez vain des exercices de sauvetage d'un navire manifestement protégé par une impunité proprement divine, qui ne saurait souffrir une quelconque exception, garantissant son capitaine et ses passagers contre tout désagrément de ce genre.

Avec le soleil qui darde et la houle qui s'endort, le pont est couvert de gisants qui tentent de réchauffer leur dépouilles au soleil et donnent l'idée que le scorbut ou autre fléau, non prévu au contrat des garanties divines sus-indiquées, a frappé l'ensemble des passagers de ce vaisseau fantôme.

Les quarts de nuit dégagent une forte impression: Entre zéro et quatre heures, il n'y a ni crépuscule, ni aube. Mais lorsque la nuit est claire, le lever de lune est incandescent. Du coup tous les blancs du bateau (guindeau, bouches d'aération, cabillots) sont éclairés d'une sorte de phosphorescence fantomatique.

À une quarantaine de miles de la côte, l'océan est vide. Quelques rares chalutiers ont bravé l'augmentation du coût du carburant et la raréfaction de la ressource halieutique pour nous rappeler que nous ne somme pas seuls au monde.

A bord, où tout sujet non consensuel est évité, et où toute phrase finit en éclat de rire un peu forcé pour cacher la gêne ou poser le locuteur comme le coq de la basse cour, surgit inopinément un vrai débat entre le marin-pêcheur qui déclare que le thon rouge pullule sous la coque même de ce bateau - sans doute émigré sans papier de Méditerranée où on ne le trouve plus -, et les jeunes, fervents écologistes, contempteurs de la sur-pêche et de l'égoïsme des générations précédentes. Faute d'avoir compté soi-même les thons, on se garde de prendre parti dans ce genre de querelle.

Le temps est revenu au bleu azur, la mer est caressée d'un souffle estival. L'heure est à la séance d'accrobranches. Le pont du bateau semble avoir été équipé par le Club-Méditerranée à cette fin puisque le gréement se présente comme un système complexe de filins qui découpent géométriquement l'espace, comme un toile d'araignée. Le jeu consiste, précautionneusement encordé avec un harnais, à gambader sur la grande vergue et à se faire photographier la tête dépassant de la grande voile, comme d'un immense édredon écru. Vu d'en haut, le pont ressemble à une séquence de cinémascope. On n'attend plus que l'attaque des pirates. Lesquels ont préféré disposer consciencieusement dans le salon du pont leur étal de produits dérivés (livres, DVD, tee shirts et autres porte-clefs), le tout à prix « canon ». La flibuste a su s'adapter !

Pour réconforter les stagiaires tout émus de leur escalade, un punch est offert en fin d'après-midi. On est pourtant loin des iles à sucre, à moins de considérer, avec Laurent Voulzy, que Belle-Ile-en-mer, au large de laquelle croise le Bélem à cet instant, est à proximité de Marie-Galante.

Mais l'alpinisme marin continue, toujours plus haut ! L'escalade du grand-mât, sur la vergue du grand cacatois attire beaucoup moins de monde, considérant les 34 mètres d'altitude et les gracieux mais imprévisibles mouvements de la pointe effilée du mât. Quelques passages en surplomb et une échelle qui rétrécit jusqu'à un fin triangle aigu, là où le pied préfèrerait être plus assuré, en dissuade beaucoup. Un coup d'œil panoramique sur l'horizon bleu cobalt qui s'éloigne plus loin encore et oscille au gré de la houle, et la descente commence. On a l'Annapurna qu'on peut ! Au retour, il y a les conquérants immodeste, qui abreuvent ceux qui ont eu la sagesse de s'en abstenir, du commentaire toujours recommencé de leur exploit, mitraillé de photos par une conjointe éperdue d'admiration et constituée en témoin officiel du récit édifiant de l'hagiographie en construction.

Sur le pont de teck - retrouvé avec un plaisir égal au plancher des vaches -, l'équipage s'affaire à couvrir d'une sorte de goudron le sol que les stagiaires ont passé la matinée à nettoyer. Ce n'est qu'après un ponçage au plus près que les fines rainures noires souligneront d'un trait fin et souple de maquillage l'élégance de l'habillage du pont en bois précieux.

Le commandant, dans ses conférences matinales devant des stagiaires studieux, est intarissable sur les subtilités des différents gréements qui permettent, à coup sûr, de distinguer le trois mât barque du trois mâts franc et de la goélette à trois mâts. Les marins rivalisent de virtuosité dans le confection des nœuds, qui ne servent pas seulement à mesurer la vitesse du bateau. L'utilité, en cas d'urgence, de fixer un cordage à son attache est plus évidente en mer que dans un camp de louveteaux. Mais le disque dur de la mémoire sature face à tant d'informations savantes et astucieuses, anéanties par le progrès technique qui permet désormais de conduire les navires modernes en manipulant un joystick.

Depuis des jours le commandant observe d'un air contrarié, l'espace vide entre les voiles d'étai, tendues entre le grand mât et le mât d'artimon. Un beau matin, on le retrouve pensif, accroché aux deux tiers du mât. Quelques heures plus tard, les officiers lui succèdent avec du matériel et de la toile. Un étai est mis en place et tous les gréement subséquents. Enfin est envoyée une 25ème voile, inédite. Le commandant affiche un sourire de satisfaction. Il y a de quoi, puisque, nous avoue-t-il, le diablotin chevauche enfin la marquise, toutes voiles dehors !

La « pétole » est la combinaison d'une mer d'huile et de l'absence de tout mouvement d'air. Avant l'aube, l'ambiance est mystérieuse. Le calme est absolu. Pourtant le barreur s'interroge en vain sur les moyens d'empêcher le bateau de culer et de se mettre dans la direction opposée à celle du cap souhaité. De conciliabules animés ressort la décision de carguer la brigantine, jolie petite voile de poupe, évocatrice d'un gréement de pirates. Un zéphyr qui tourne au sud, au soleil levant , réveille le Bélem de sa torpeur.

Les compas Cassens & Plath, ou bien Kelvih & Lhoughen Ltb, brillent de tous leurs cuivres, astiqués tous les jours, comme tout ce qui brille sur le navire, que l'on arrose ensuite copieusement d'eau de mer pour en ternir l'éclat, pour sacrifier au rite de la propreté. Ainsi Sisyphe sait-il s'occuper en mer quand il ne roule pas son rocher.

Un grand voilier sans vent est manifestement boudeur : il réagit capricieusement à la barre, avec un retard inégal, soumis à de mystérieux paramètres que de longues heures de pilotage ne permettent guère d'identifier. Mais les courants, les moteurs, les risées l'accompagnent dans sa progression sinueuse et ronronnante sous le tapis d'étoiles.

Pour atteindre Concarneau, la route choisie contourne les Glénans, qui sont à la voile ce que l'école fut à la République. Une dizaine de dauphins accompagnent un instant le Bélem dans son arrivée majestueuse, saluée par une nuée de moustiques aux ailes blanches, mitraillant de leurs objectifs le grand vaisseau indifférent, y compris aux circonvolutions du bimoteur Beechcraft qui offre à ses passagers éblouis la vue panoramique de plus haut encore que les intrépides grimpeurs de mâts. Au milieu des écoles de voile et des vuvuzelas sonores réactivées à l'occasion, il glisse ses soixante mètres de long dans le dédale du port et vient terminer par une gracieuse glissade à quai l'élan donné au départ des Quinconces. Les passagers y sont attendus par leurs familles comme s'ils revenaient du tour du monde. Et chacun enjambe la passerelle avec son gros sac sur le dos, prenant à peine le temps d'un au revoir. C'est que la vie sur terre avait déjà repris son cours à l'instant où le réseau avait ranimé les portables, mettant chacun au garde à vous, le coude levé, parlant à tue tête à d'invisibles et lointains passagers clandestins, déjà partis si loin de la belle machine à remonter le temps et revenus de l'horizon chimérique.
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Myriam Villert
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MessageSujet: Re: Bordeaux-Concarneau (27 juin – 1er juillet 2010) Stage n° 15 : Impressions    Mar 6 Juil 2010 - 23:45

Alors là je dis un grand grand... très grand bravo pour cette magnifique prose !!
bravo yess ouioui

.... ah j'en oubliais.... bonjour Cécédille et bienvenue sur le forum welcome

Ah n'en point douter, Le Belem a encore su envouter oeil ... un vrai régal ce récit ! un très bel hommage pour notre plus grand trois mâts français.

Merci de nous le faire partager ici sur le forum... je pense qu'il serait apprécié d'en envoyer une copie par mail à la Fondation Belem.... mais peut-être est-ce déjà fait ?


_________________
Bien amicalement,
Myriam


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